Les vendanges : de la vigne au chai

Les vendanges : de la vigne au chai

Si pour la plupart d’entre nous, les vendanges évoquent les tracteurs sur les départementales, la fin des vacances et les cartables tout neuf qui sentent le pétrole, pour le vigneron, c’est le moment le plus intense, le plus stressant mais aussi le plus festif de toute l’année. C’est là que se joue le travail fourni pendant les 11 mois précédents.

Les vendanges, c’est quoi exactement ?

Je risque de ne pas t’apprendre grand chose en te disant que les vendanges, c’est la récolte du raisin destiné à faire du vin. C’est le moment précis où le raisin quitte la vigne pour rejoindre la cave.

Attention toutefois à ne pas confondre les vendanges avec les « vendanges vertes » qui se déroulent en plein cœur de l’été (juillet-août) et qui consiste à couper délibérément une partie des grappes encore vertes et très acides pour les jeter au sol. Réduire le nombre de fruits permet au cep (le pied de vigne) de concentrer toute son énergie, ses sucres et ses nutriments dans les quelques grappes restantes. On perd en quantité pour gagner en qualité.

Comment sait-on que le raisin est prêt à être vendangé ?

Vigneronne qui utilise un refractomètre

C’est LA question qu’on s’est tous posée au moins une fois. Pour moi, le vigneron je le vois un peu comme un druide qui déambule dans ses rangs le sourcil froncé, cueille une baie au hasard, la contemple face au soleil, la croque d’un air pénétré et annonce d’un ton solennel : « Demain, on coupe ! ». Même s’il y a une bonne dose d’instinct et d’expérience terrain derrière ce geste, ce qui ressemble de l’extérieur à de la sorcellerie est en réalité un mix de traditions, d’observations minutieuses et d’analyses de laboratoire hyper précises. Le timing est d’une précision chirurgicale : couper trop tôt, c’est se retrouver avec un jus vert, dur et très acide ; couper trop tard, c’est risquer d’avoir des raisins cuits par le soleil ou attaqués par la pourriture. C’est une décision ultra risquée.

La règle des 100 jours

Pendant très longtemps, les vignerons ont utilisé une règle empirique très simple : la règle des 100 jours. On comptait exactement 100 jours entre le pic de la floraison de la vigne (au printemps) et la date théorique du début des vendanges. Si ça donnait un bon repère chronologique autrefois, les dérèglements climatiques actuels ont bien amoché cet adage. Aujourd’hui, les températures plus élevées accélèrent tellement le cycle de la plante qu’on est plutôt sur 90 jours, voire moins selon les régions et les cépages.

Le “Ban des vendanges”

Au Moyen Âge, impossible de jouer du sécateur quand ça te chantait. Le seigneur imposait le « ban des vendanges », c’est-à-dire l’interdiction stricte de toucher aux vignes. Le seigneur décidait ensuite de « lever le ban » pour donner le top départ officiel. Cela permettait, entre autres, d’éviter que des vignerons filous ne cachent une partie de leur récolte pour échapper aux taxes !

Aujourd’hui, l’esprit du ban existe toujours dans quelques régions (Champagne, Alsace, …). Il est géré par l’INAO, les syndicats viticoles et validé par arrêté préfectoral. C’est aussi devenu une grande fête cérémonielle, comme le célèbre Ban des Vendanges des Côtes du Rhône au Palais des Papes d’Avignon.

Les 3 maturités du raisin

Aujourd’hui, pour déclencher la récolte, le vigneron ne se fie pas qu’au calendrier. Il surveille deux maturités cruciales :

  • La maturité technologique Cette maturité correspond au bon équilibre entre le taux de sucre et le niveau d’acidité du raisin. Pour vérifier cette maturité, les vignerons utilisent un réfractomètre, un petit tube de la taille d’un cigare. Il suffit de prélèver quelques gouttes de jus de raisin, de les déposer sur la glace du refractomètre et de regarder à travers l’œilleton face à la lumière. L’appareil mesure la réfraction de la lumière à travers le jus et indique instantanément le taux de sucre (et donc le futur degré d’alcool potentiel). Pour l’acidité, il prélève un échantillon de jus qu’il fait analyser en laboratoire ou dose lui-même avec un petit kit de titrage.
  • La maturité phénolique C’est la maturité des peaux et des pépins. La peau du raisin doit être souple et se déchirer facilement. Les pépins ne doivent plus être verts et amers, mais marron et croquants avec un goût de noisette. Cette méthode “terrain” est la plue courante, mais certains vignerons peuvent passer par des analyses de laboratoires.

Le facteur météo de dernière minute

Tu peux avoir calculé ta date au millimètre, c’est toujours le ciel qui a le dernier mot. Si une grosse pluie est annoncée, c’est la panique : l’eau absorbée par la vigne peut rapidement diluer le jus dans les baies et gâcher la concentration du raisin. À l’inverse, si le soleil tape trop fort, ca va augmenter les taux de sucre et faire chuter l’acidité, ce qui risque de donner des vins plus alcooleux. La décision de couper se prend souvent à quelques heures près.

Vins liquoreux : l’exception des vendanges tardives

Tous les raisins ne sont pas ramassés en même temps. Pour créer de grands vins liquoreux (comme à Sauternes ou en Alsace), on attend sciemment la fin de l’automne. On cherche à ce que le raisin soit attaqué par un champignon magique : le Botrytis cinerea, aussi appelé “pourriture noble”. Ce champignon assèche la baie, évapore l’eau et concentre le sucre et les arômes à des niveaux extrêmes. Dans ces cas-là, on fait des “tries successives” : les vendangeurs passent jusqu’à 4 ou 5 fois dans la même parcelle pour ne ramasser à la main que les baies idéalement botrytisées.

Les stars de la pourriture noble :

  • le Sémillon (utilisés dans le Sauternes ou le Monbazillac)
  • le Chenin Blanc (dans le Coteaux du Layon ou le Bonnezeaux
  • le Riesling, le Gewurztraminer & le Pinot Gris (qu’on retrouve dans les vins d’AOC Alsace - Sélections de Grains Nobles
  • le Furmint (utilisé pour produire du Tokaj, vin réputé de Hongrie)

🌡️ 24 jours plus tôt qu’en 1970 : le réchauffement change tout

S’il y a bien un marqueur indiscutable du changement climatique, c’est la date des vendanges. En France, on vendange aujourd’hui en moyenne 24 jours plus tôt qu’en 1970 ! Je te fais le calcul autrement : tous les 10 ans, on a “gagné” 4 jours de précocité. Cette année, de nombreux domaines dans les régions habituellement fraîches (Loire, Jura, …) ont commencé les vendanges mi-août. Source

Pour la petite anecdote, Colin et moi devions aller vendanger au Domaine des Marnes Blanches dans le Jura. Tous les ans, Pauline et Géraud rassemblent leur bande d’amis pour un gros week-end de vendanges qui se déroule dans la joie et l’allégresse. Habituellement ca se passait fin septembre. Cette année, dérèglement oblige, ils ont dû attaquer les vendanges dès la mi-août et ont calé notre week-end fin août. Sauf qu’à cette date-là… tout le monde était encore en vacances ! Notre RDV festif que j’attendait tellement impatiemment est tombé à l’eau et le domaine a dû se dépatouiller autrement pour rentrer le raisin. C’est ça, la réalité concrète de l’avance des vendanges.

Les registres de vendanges : nos archives météo

Le savais-tu ? Les registres de dates de vendanges sont parmi les plus vieilles archives climatiques de l’humanité. Depuis le Moyen Âge, les moines, les mairies et les seigneurs notaient scrupuleusement le jour où le ban des vendanges était ouvert. En épluchant ces registres sur plus de 600 ans (notamment en Bourgogne), les historiens du climat ont pu reconstituer au jour près les températures des étés européens depuis le XIVᵉ siècle !

Une journée de vendanges : de la vigne au chai

Vendangeur ou enjambeur : machine à vendanger

Manuel vs Mécanique

Il n’y a pas une façon universelle de vendanger. À la machine, l’enjambeur chevauche le rang et secoue la vigne pour faire tomber les baies. C’est hyper rapide, économique et permet de récolter au pic exact de maturité. On choisit de vendanger à la main quand on souhaite garder les grappes entières (obligatoire certains appellations).

Quelques appellations qui interdisent les vendanges mécaniques : l’AOC Champagne, les AOC Beaujolais et Beaujolais-Villages ainsi que les 10 Crus du Beaujolais (Morgon, Fleurie, …), tous les crémants (Alsace, Loire, Bordeaux, Bourgogne), les vins liquoreux : Sauternes, Jurançon

Les rôles

Sur le terrain, la machine (humaine) est bien rodée, chacun son rôle.

Les cueilleurs

Ils passent leur journée pliés en deux ou accroupis dans le rang, sécateur à la main. On en ressort éreinté, le dos en compote et les doigts maculés de jus collant. Il y a d’ailleurs une règle absolue qu’on t’apprend dès la première heure pour éviter de repartir avec neuf doigts : toujours tenir la grappe par le bas d’une main, et couper la tige en haut avec l’autre.

Les porteurs

Ce sont les athlètes de la parcelle. Ils sillonnent les rangs pour récupérer le raisin coupé déposé dans les seaux ou les petites caisses. Quand leur hotte portée sur le dos est pleine (ce qui représente facilement 20 à 30 kilos de raisin), ils remontent le rang (parfois en pente et c’est sacrément casse-gueule !) et vont la vider dans de grands containers situés en bout de rang.

Le chauffeur

Dès que les gros containers ou la remorque sont pleins, il prend le relais au volant du tracteur pour ramener au plus vite ces précieuses baies au chai.

La table de tri

Tous les domaines ne l’utilisent pas, mais chez ceux qui recherchent une précision chirurgicale, le raisin déversé passe sur un tapis roulant. Autour, des personnes à l’œil affûté éliminent à la main tout ce que les ramasseurs ont laissé passer dans le feu de l’action : baies desséchées, grains moisis, petits morceaux de feuilles, escargots égarés, …

Le vigneron au chai

À la réception des containers, le travail en cave démarre illico. Selon le type de vin souhaité, le raisin est soit directement envoyé dans le pressoir (pour les blancs ou certains rosés), soit éraflé (on sépare les baies de la tige verte) puis légèrement foulé pour faire éclater la peau des baies et libérer le premier jus avant le départ en cuve.

Pourquoi la vitesse est cruciale ?

Dès qu’une grappe est coupée, la peau se fragilise et le jus commence à s’oxyder ou à fermenter sous l’effet des levures naturelles. On se dépêche de rentrer le raisin au chai pour préserver la pureté des arômes. C’est pour cette raison qu’on voit de plus en plus de vignobles vendanger de nuit ou à l’aube : ramasser des baies fraîches (à 12-15°C) plutôt que sous un soleil cuisant à 30°C évite les départs en fermentation sauvages et économise une énergie monstrueuse en cave pour refroidir la vendange.

Le casse-tête du parcelle par parcelle

T’as compris que si les vendanges durent souvent entre 3 et 6 semaines, on ne récolte pas tout d’un coup. Les cépages ne mûrissent pas du tout au même rythme. Un Chardonnay ou un Merlot sera souvent prêt bien avant un Cabernet-Sauvignon ou un Mourvèdre. Le vigneron découpe son calendrier parcelle par parcelle et cépage par cépage, étalant la récolte sur plusieurs semaines.

Pour s’y retrouver, les cépages sont classés selon leur maturité. Le cépage « étalon », c’est le Chasselas. On dit d’un cépage qu’il est précoce s’il mûrit au même moment ou plus vite que le Chasselas. C’est le cas du Chardonnay, du Pinot Noir, du Gamay ou du Sauvignon Blanc, qui sont souvent les premiers ramassés. À l’inverse, des cépages tardifs comme le Cabernet-Sauvignon, le Mourvèdre ou le Carignan ont besoin de deux à quatre semaines supplémentaires pour atteindre leur maturité.

Un moment humain, historique et festif

Le banquet des vendanges

Si les vendanges fascinent autant, c’est parce qu’elles dépassent largement le cadre agricole : c’est une aventure humaine communautaire. Pendant des siècles, les vendanges ont généré de véritables migrations saisonnières. Des familles entières de travailleurs quittaient leurs montagnes ou leurs villes pour venir prêter main-forte aux domaines pendant un mois, logées et nourries sur place par le propriétaire.

L’ambiance, la Paulée et la fête

Même si la mécanisation et les contraintes modernes ont changé la donne, l’esprit de fête reste ancré. Les journées sont physiques, les nuits sont courtes, le mal de dos est garanti, mais l’entraide et l’ambiance de camaraderie sont uniques. La fin des vendanges est traditionnellement scellée par la Paulée. C’est un immense banquet festif où vignerons, porteurs et coupeurs se retrouvent autour d’une grande table garnie pour déboucher de belles bouteilles, chanter et fêter la naissance du nouveau millésime.

Jupiter, pas seulement Bacchus

Cette célébration de la récolte ne date pas d’hier. Dans la Rome antique, on fêtait déjà les Vinalia Rustica à la mi-août. Cette fête était placée sous la protection directe non pas de Bacchus mais de Jupiter, le dieu de la foudre et du ciel. On lui offrait les premières grappes pour s’assurer qu’aucune tempête ou grêle de dernière minute ne vienne ravager la récolte à venir.

Plus tard, la Révolution française rendra elle aussi hommage à ce moment clé de l’année en nommant Vendémiaire (du latin vindemia, la vendange) le tout premier mois du calendrier républicain, s’étendant de fin septembre à fin octobre. Encore une preuve que le rythme de nos vies a longtemps battu au pouls de la vigne !

Et si c’était ton tour de couper la grappe ?

Si après avoir lu tout ça, tes doigts te démangent et que tu as envie de troquer ton ordinateur contre un sécateur le temps d’une journée, sache que c’est totalement possible.

Aujourd’hui, de plus en plus de vignobles ouvrent leurs portes au grand public pendant cette période magique. Certains proposent des ateliers d’initiation de quelques heures pour comprendre le geste et visiter le chai en pleine effervescence, d’autres vont carrément jusqu’à proposer des vraies journées de vendanges en immersion totale (parfois même rémunérées !).

Vivre les vendanges de l’intérieur, sentir cette odeur unique de moût qui fermente dans la cuverie, partager le casse-croûte de 10h avec l’équipe et finir la journée éreinté mais le sourire aux lèvres, c’est une expérience incroyable à tester au moins une fois dans sa vie.

Chez qui tenter l’expérience ?