Au départ, une histoire de cueillette qui a un peu fermenté
Les femmes étaient de corvée de cueillettes alors elles cueillaient. Ce sont très probablement elles qui sont tombées un jour sur du raisin. Parmi tout ce qu’elles ramassaient, il y a très probablement eu du raisin, trouvé là, au milieu du reste, sans que ça ait l’air plus spécial que ça. Elles l’ont pris, posé au fond de la grotte, très probablement oublié. Le raisin a fermenté tout seul et bam ! Ils ont fini pompette quand ils sont graillé le panier de raisin au dessert après la biche. On peut facilement imaginer que ça leur a bien plu …
À cette époque-là, ce sont les femmes qui gèrent tout ce qui touche aux plantes. Elles passent leur temps à observer, à comprendre ce qui pousse et comment ça pousse. Petit à petit, elles captent le truc. Elles voient ce qui se transforme, ce qui se garde, ce qui peut être reproduit. Ce sont très probablement elles les premières à avoir domestiqué la vigne.
Le vin prend de la valeur, les femmes perdent leur place
Parce qu’on comprend qu’il peut se garder, se transporter, s’échanger, le vin devient sérieux. A partir de là, ce n’est plus juste une histoire de cueillette, c’est une histoire d’organisation, de commerce, de pouvoir. Et ce pouvoir-là, il change de mains. Dans les premières grandes civilisations, tout se structure. Les terres, les échanges, les richesses. Les femmes, elles, disparaissent des radars.
À partir du moment où les grandes civilisations s’installent, les règles se durcissent. En Grèce, au Ve siècle avant Jésus-Christ, la démocratie apparaît. C’est un moment clé. Le citoyen prend toute sa place dans la vie politique, économique, sociale. Mais ce citoyen, c’est un homme. Les femmes, elles, sont exclues de tout ça. Elles ne possèdent pas de terres, ne participent pas aux décisions, et ne peuvent donc pas gérer de vignobles.
Même logique ailleurs. En Égypte, l’accès au vin dépend surtout de la classe sociale, mais la production reste largement dominée par les hommes.À Rome, c’est encore plus radical : les femmes sont placées sous tutelle, exclues de la gestion, et parfois même privées du droit de boire sous peine de mort. Oui, oui. Le vin devient un symbole de pouvoir masculin, et pour les femmes, un interdit.
À Rome, pour prouver qu’elles n’avaient pas bu de vin, les femmes devaient embrasser sur la bouche leur mari, leurs parents, leurs beaux-parents, parfois même leurs frères ou leurs cousins. (Moi j’aurais pas bu de vin… mais j’aurais clairement mangé 1 kg d’ail cru.)
Seule exception au tableau, la civilisation minoenne (sur l’île de Crète, entre 3000 et 1500 av. JC), une société matriarcale où les femmes occupent des places centrales. Elles participent à la vie économique, religieuse et sociale à des hautes fonctions. Elles produisent, elles échangent, elles dirigent. Le plafond de verre, elles marchent dessus !
Derrière la vigne, des femmes longtemps effacées
Le Moyen Âge ne change pas vraiment la donne. Le vin est partout, au cœur de la vie quotidienne, de la médecine à la religion. Le code des Francs, rédigé entre 507 et 511 à la fin du règne de Clovis, tranche sans détour : les femmes ne peuvent pas hériter des terres. Et sans terre, pas de vigne. Et sans vigne, pas de pouvoir. Tout passe par les hommes.
Et pourtant, elles sont là. Dans les rangs, dans les gestes, dans le travail. Les rares femmes qui ont accès à la vigne sont des femmes d’Église. Des monastères féminins où elles sont tranquilles entre elles, elles font le vin le A à Z. Aujourd’hui encore, on en garde une trace avec les Hospices de Beaune.
En 1575, à Toul, la ration journalière de vin pour les travailleurs de la vigne est fixée à 2,5 litres pour ces messieurs et la moitié pour les femmes. Même boulot, moitié de reconnaissance. Le message est limpide.
Malgré tout, certaines arrivent à sortir leur épingle du jeu.
Catherine Brissonnet, architecte du château de Chenonceau, participe à l’introduction du plant d’Anjou, futur chenin blanc popularisé par Rabelais.
Aliénor d’Aquitaine, elle, change carrément la donne. En épousant le roi d’Angleterre, elle ouvre un marché immense aux vins de Bordeaux. Le vin devient un produit d’export majeur.
Mathilde de Canossa, au XIe siècle, est l’une des femmes les plus puissantes d’Europe. Elle dirige un immense territoire dans le nord de l’Italie et entretient des liens étroits avec les monastères, qui jouent un rôle clé dans la viticulture à cette époque. C’est dans ce contexte qu’elle soutient la culture du Lambrusco, un cépage alors peu considéré, qui donnera le vin éponyme qu’on connaît aujourd’hui.
Liberté, égalité… mais pas pour les vigneronnes
1789, ça coupe des têtes, la monarchie est renversée et on écrit noir sur blanc que “les hommes naissent libres et égaux en droits”. Mais les femmes restent sur le banc de touche. Pas de droit politique, pas de reconnaissance, pas de place dans ce nouveau monde qu’on est pourtant en train de se réinventer.
Olympe de Gouges tente bien de remettre les pendules à l’heure en écrivant la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791. Bizarrement elle finit guillotinée.
Et ça ne s’arrange pas avec Napoléon. En 1804, le Code civil — qu’on appelle aussi Code napoléonien — remet une couche bien épaisse. La femme mariée est juridiquement considérée comme incapable. Au même niveau qu’un mineur. Elle ne peut pas signer un contrat, ni gérer ses biens, ni travailler sans l’autorisation de son mari.
Petit trou dans la raquette : les veuves !
Et elles vont être quelques unes à s’engouffrer dans la faille. A se demander si certaines n’ont pas malencontreusement confondu le sel avec l’arsenic dans la soupe de Fernand 😏
La Veuve Cliquot
On ne présente plus Barbe-Nicole Ponsardin, a.k.a la Veuve Clicquot. Veuve à 27 ans, elle reprend la maison familiale et révolutionne le champagne. Elle invente la table de remuage, le champagne millésimé, le rosé d’assemblage. Pas mal pour une “incapable” !
Indispensables en temps de guerre, invisibles en temps de paix
1914, les hommes partent à la guerre. Les vignes, elles, restent, et quelqu’un doit bien s’en occuper. Celles qu’on jugeait incapables de travailler en cave, celles qu’on tenait à distance des chais parce que soi-disant elles pouvaient “faire tourner le vin” avec leur règles… se retrouvent d’un coup à tout gérer. La vigne, les vendanges, le chai. Tout. Et comme par hasard, ça fonctionne très bien.
Pendant ce temps-là … 1919 : le bac féminin est créé. Il deviendra mixte en 1924 1938 : les femmes peuvent s’inscrire à l’université sans l’autorisation de leur mari
Le vin continue de se faire, de se vendre, d’alimenter même les tranchées. À ce moment-là, il devient carrément une arme morale. On distribue du vin aux soldats pour tenir. Et derrière, ce sont les femmes qui assurent la production. Mais dès que la guerre s’arrête… retour à la normale. On les remercie gentiment, et bobonne retourne à sa cuisine. Comme si rien ne s’était passé.
Sauf que quelque chose a bougé. Elles ont pris la place. Et même si on leur retire, elles savent maintenant qu’elles peuvent la tenir. En 1944, sous l’impulsion de Charles de Gaulle, les femmes obtiennent enfin le droit de vote. Pour la première fois, elles existent politiquement. Et ça, ça change tout. Parce que derrière, les droits commencent à suivre. Lentement, mais sûrement.
1944 : les femmes sont autorisées à voter 1965 : les femmes peuvent travailler et ouvrir un compte bancaire à leur nom sans le consentement de leur mari 1983 : loi sur l’égalité professionnelle entre hommes et femmes 1991 : première femme Premier ministre Edith Cresson 2006 : loi sur l’égalité des salaires entre hommes et femmes
Et aujourd’hui , on en est où ?
Qu’on se rassure, les femmes sont de plus en plus présentes dans le monde du vin. Elles représentent environ un tiers des œnologues, plus de 30% des chefs d’exploitation, et même la moitié des étudiants en œnologie.
On pourrait crier victoire et penser que tout ça, c’est derrière nous. Mais moi j’ai déjà entendu : “un vin fait par une femme ? Non merci !” En 2026, y’en a encore pour croire que faire du vin, c’est une questions de c**lles.
Alors nous, en tant qu’amateurs et consommateurs de vin — pas juste pour boire mais pour choisir — on a clairement un rôle à jouer : arrêter de suivre les réflexes tout faits, soutenir les vigneronnes, valoriser les sommelières, pousser les femmes aux postes où ça décide. Parce que les mentalités, ça ne bouge pas tout seul.
Source de toutes ces info passionnantes :
“Vins, vignes, femmes. Une odyssée viticole ?” de Florence Tilkens Zotiades
FAQ
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Quel rôle les femmes ont-elles joué dans l’histoire du vin ?
Les femmes ont probablement joué un rôle majeur dès les débuts de la vigne, notamment dans l’observation des plantes, la cueillette et la domestication. Mais dès que le vin devient un produit de pouvoir, de commerce et de prestige, elles sont vite mises à l’écart.
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Les femmes ont-elles toujours eu le droit de faire du vin ?
Non, loin de là. Pendant des siècles, les femmes ont été exclues de la propriété des terres, de la gestion des domaines et des décisions économiques. Certaines ont quand même réussi à s’imposer, notamment dans les monastères au moyen-âge, ou lorsqu’elles devenaient veuves sous Napoléon 1er.
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Pourquoi parle-t-on souvent des veuves dans l’histoire du champagne ?
Parce qu’à une époque où les femmes mariées avaient très peu de droits, les veuves pouvaient hériter et diriger une maison. C’est comme ça que certaines femmes, comme la Veuve Clicquot, ont pu prendre les commandes et transformer l’histoire du champagne.
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Les femmes travaillaient-elles dans les vignes pendant les guerres ?
Oui. Pendant la Première Guerre mondiale, beaucoup d’hommes sont partis au front, et les femmes ont assuré une grande partie du travail dans les vignes, les caves et les domaines. Elles ont prouvé qu’elles pouvaient tout gérer, même si elles ont été renvoyées dans l’ombre une fois la guerre terminée.
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Y a-t-il beaucoup de femmes dans le vin aujourd’hui ?
Les femmes sont de plus en plus présentes dans le monde du vin : œnologues, vigneronnes, sommelières, cheffes d’exploitation, étudiantes en œnologie… Mais elles restent encore moins visibles que les hommes, surtout aux postes les plus reconnus ou médiatisés.
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Comment soutenir les femmes dans le vin ?
On peut soutenir les femmes dans le vin en achetant des bouteilles de vigneronnes, en suivant leur travail, en parlant d’elles, en allant dans des lieux qui les mettent en avant, et en arrêtant de croire que faire du vin serait une affaire de bonhomme !